Pierre-Luc Granjon: “Voir un objet inanimé prendre vie, c’est ça qui est magique.”

Pierre-Luc Granjon s’est entretenu avec Le P’tit Rennais dans le cadre du 4ème jour du Festival Travelling. Un personnage indéniablement vrai, accessible et plaisant qui parraine la compétition junior.


LPR : Parrainer la compétition junior, qu’est-ce que ça vous procure?

PLG : J’aime bien les enfants. A chaque fois que je leur présente mes films, les discussions sont super intéressantes. Je l’ai encore fait ce matin au Cinéville. En l’occurrence, ce ne seront pas mes films, donc ça sera encore plus intéressant de les écouter parler. Sachant que je vais essayer de ne pas donner mon avis. Mais je vais essayer de les pousser à réfléchir : ne pas se limiter à “j’aime”, je n’aime pas”.

Dans un de mes films, un enfant m’a déjà dit “ah j’ai détesté ton film!” Je lui ai demandé pourquoi et il m’a dit “parce qu’à la fin le loup meurt”. C’est vrai, c’est une fin triste, mais est-ce que c’est une raison de ne pas aimer le film? Peut-être que oui, mais peut-être que non. Mais il faut du contraste dans la vie. On est obligé d’être triste pour apprécier la joie.

Dans la peau d’un réalisateur

PLG : L’intérêt de ce métier, c’est qu’il est très varié. Je vais me retrouver pendant deux mois à écrire du scénario devant un écran d’ordinateur. Après on va passer deux ou trois mois à faire un storyboard. Pouvoir faire des dessins, échanger, regarder ce qu’on propose comme mise en scène, préciser les décors. Après, une fois que le tournage a commencé, je circule un peu partout entre les différentes personnes. Et puis s’occuper des cadres à chaque nouveau plan, vérifier les lumières etc.

Les films qui vous ont donné envie de faire du volume

PLG : A l’époque quand j’ai commencé en 98, j’avais vu L’homme aux bras ballants qui est un film breton qui m’avait marqué. J’avais vu les films de Catherine Buffat et Jean-Luc Gréco et qui s’appelait La bouche cousue et je m’étais dit “wow, c’te classe!”.

 Vous parlez de L’homme aux bras ballants, vous êtes parfois en contact avec les studios rennais “JPL” ou “Vivement Lundi!” ?

PLG : J’ai rarement travaillé avec eux, si ce n’est animé sur La Petite Casserole d’Anatole. Ça s’est tourné en région Centre, mais produit par JPL. Je n’ai jamais travaillé à Rennes même. En ce moment, il y a une collaboration entre Foliascope, studio pour lequel je travaille régulièrement, et Vivement Lundi! sur un projet d’Alain Ughetto. Vivement Lundi! va fabriquer toutes les marionnettes et les décors et tout le tournage se fera à Foliascope. C’est un long métrage qui s’appelle Interdit aux chiens et aux Italiens.

Teaser Interdit aux chiens et aux italiens from Les Films du Tambour de Soie on Vimeo.

Le projet le plus personnel que vous ayez réalisé?

PLG : Le dernier que j’ai fait était très personnel: Le chien. C’est une promenade dans la forêt. Quand j’étais gamin je n’arrêtais pas d’aller me promener et je continue toujours à le faire. Il y avait quelque chose d’assez personnel, d’apprécier se promener dans la nature, dans la montagne ou dans la forêt. Il y a beaucoup de déambulations en forêt dans mes films et je pense que ça ne va pas s’arrêter. Après, dans tous mes films, j’y mets un peu de moi, même si on ne fait pas toujours exprès. L’histoire nous touche forcément de près. Ce n’est pas une psychanalyse un film, c’est évoquer des sensations et ressentir des situations personnelles.

Quelles difficultés vous retrouvez souvent avec la technique du stop motion?

PLG : Le fait que la technique soit aussi concrète, c’est ce qui me navre un petit peu avec le stop motion. Par exemple avec l’écran d’épingles, je pouvais faire disparaître le décor en deux secondes et puis transformer une forme en une autre forme. En stop motion, on peut difficilement être dans l’évocation. C’est très concret, très vrai, très réaliste. Enfin réaliste, même si les formes sont bizarres dans cet aspect matière. Mais c’est aussi ce qui fait son intérêt bizarrement. Voir un objet inanimé prendre vie, c’est ça qui est magique.

L’intérêt des co-productions

PLG : Pour monter un film d’animation, c’est très rare qu’il n’y ait qu’une seule production. C’est souvent des co-productions. Si les productions sont du même pays, ça n’a pas d’intérêt. Il faut que ce soit des pays étrangers, pour avoir l’aide de la Norvège, l’aide de la France (le cas de Wardi), l’aide de la Suède etc. Avec trois productions d’un même pays, ils auraient eu la même somme. Alors qu’avec la part française, la part suédoise, on arrive à un certain budget. Cela dit, l’argent d’un pays doit être dépensé au sein du pays.

Des scénarios souples, à l’image de la vie

Si le moindre élément du film a une raison d’être et qu’on va le retrouver à la fin et que cet élément explique le pourquoi du comment, je trouve que ce n’est pas à l’image de la vie. J’aime bien que les scénarios soient à l’image de la vie, c’est-à-dire qu’il y ait plein de choses qu’on n’explique pas. RIRES. Il y a de vrais hasards, de vraies coïncidences, des choses qui nous arrivent qui n’ont pas besoin d’explications. Des fois dans les scénarios trop bien ficelés, ça me gêne presque parce que j’ai l’impression de voir un truc fabriqué. Et j’ai du mal à croire ce qu’on me raconte. Alors un scénario qui peut être très bien construit mais qui laisse une part de non-contrôlé et de non-contrôlable, ça me parle plus. Il faut laisser la liberté au spectateur. Tout n’est pas expliqué et c’est volontaire.

L’animation, pour les enfants?

PLG : Non. De mon côté j’ai un univers qui se prête plus facilement aux enfants, alors que je ne fais pas d’efforts pour écrire pour eux. J’écris pour moi et l’univers que j’ai, ça leur va aussi. J’étais surpris même la première fois sur mon premier film qui s’appelait Petite escapade. On m’a dit “oh c’est bien de faire des films pour enfants”. En fait, je n’avais jamais pensé à faire un film pour enfants. Je savais que ça allait être visible pour eux, mais pour moi, c’est tout public. Et les adultes ont a priori une part d’enfant. Ils ne peuvent pas avoir tout renié comme ça et donc je pense qu’ils peuvent voir des films “supposés” s’adresser aux enfants. Alors après c’est vrai que l’animation pour beaucoup de gens, c’est pour les enfants et leur faire sortir cette idée de la tête c’est compliqué. Il y a eu quelques exceptions avec Persépolis ou Valse avec Bachir. Il y en a maintenant de plus en plus. Mais il y a encore un gros travail d’éducation du public. C’est l’histoire racontée qui est importante.

De la difficulté d’inscrire un film en animation

PLG : Je me rends compte qu’un scénario original, c’est très dur à vendre. En plus, le cinéma d’animation n’est pas très bien vu en France, il n’est pas bien considéré. On le voit bien aux Césars, en animation, on est considéré comme les parias du cinéma. On n’est pas prioritaire et on ne le sera jamais. Alors que le cinéma d’animation en France, c’est un des plus porteurs. Mais c’est aussi ce que j’aime, parce qu’il n’y a pas ce “star système” dans l’animation, étant donné que nos visages ne sont pas connus. Quand on est dans un festival de films d’animation, les gens se parlent très facilement, il n’y a pas le tapis rouge. Ça reste simple. Et pourvu que ça continue comme ça.

Written By: Jade Ropers

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